Dans un contexte où le discours sur l’immigration mélange souvent perception et réalité, cette série de portraits de nos chefs cuisiniers vise à éclairer, factuellement, le vécu derrière ce que certains appellent « les vagues migratoires ». Objectif : remettre les faits et le vécu au centre du débat, sans extrapolation. Premier invité : Bishnu, 42 ans, venu du Népal.
On ne sait pas pour tous, mais pour Bishnu, cela vient de souvenirs datant d’un plus jeune âge. Enfant, un français venu dans son école a nourri chez Bishnu l’envie de découvrir l’Hexagone. En grandissant, il devient militaire parce que le salaire est bon et lui épargne de travailler dans les champs. Lors d’une permission en 2010, il visite l’Europe et « tombe amoureux de la France ». De retour à la vie civile au Népal, il est alors persécuté par les factions maoïstes Maobadi qui tentent de le recruter de force. Devant les menaces, et pour être en sécurité, il part « loin, très loin ». Tout naturellement, ce sera la France.
« Je suis arrivé en France avec 700 euros et un visa touristique en poche », explique Bishnu. Pour rester, il envisage alors plusieurs possibilités. Il écarte rapidement la Légion Étrangère, pour laquelle il a pourtant les compétences : « ma mère ne voulait plus me savoir en danger ». Il dépose alors une demande d’asile. Sans papier et sans emploi, il dort néanmoins dans la rue. « J’ai passé dix-huit mois dehors. Je mangeais au Samu Social », se remémore-t-il. Un calvaire. Le 19 décembre 2014, après avoir vécu près de deux ans dans la honte et la pauvreté la plus totale, il obtient le statut de réfugié. Et avec cela, un logement.
Un demandeur d’asile peut bénéficier de l’Allocation des Demandeurs d’Asile (ADA). Pour une personne, en fonction des conditions, elle s’élève au maximum à 14,20€ par jour. Un réfugié statutaire (c'est-à-dire une personne à qui on a accordé le droit d’asile) bénéficie de dispositifs d’accompagnement et d’apprentissage du français en fonction des situations. Surtout, il peut travailler. Du coup, comme tout salarié, il ne peut être rémunéré en dessous du SMIC ou des minimas conventionnels.
Bishnu en 2017, l'année de son arrivée chez Les Cuistots Migrateurs
« La maîtrise du français » explique Bishnu sans hésiter. Cela conditionne tout, de la recherche d’un emploi aux interactions sociales. Il ajoute : « Sans pouvoir parler, on s’isole. L'apprentissage des bases de la cuisine, comme mesurer les quantités, devient aussi très compliqué ». Plus jeune, il a appris la cuisine familiale et certains plats népalais. Cela lui permettra de travailler dans de petits établissements. Parallèlement, il apprend le français grâce à l’association France Terre d’Asile. Au fil des rencontres, il finit par rejoindre Les Cuistots Migrateurs où il obtient un contrat à durée indéterminée qui va « changer sa vie ».
« Des rencontres, affirme-t-il. De pouvoir être avec des gens de plusieurs nationalités m’a permis d’échanger, d’améliorer mon français. Cela m'a aidé à m'intégrer. » Dans nos cuisines, le partage est notre quotidien. L’ancien militaire népalais, petit et costaud, a ainsi pu découvrir le houmous de Faaeq et le moutabal (un caviar d’aubergine savoureux). Lui a fait découvrir les momos à toute la brigade. Il ajoute : « J'adore cet environnement ».
Bishnu est aujourd’hui chef de partie légumerie. De pouvoir travailler auprès de collègues venus de neuf pays et de maîtriser le flux quotidien de travail dans une brigade internationale reste un achèvement important pour lui. Au passage, la cuisine est devenue une passion : « J’aime préparer la nourriture népalaise traditionnelle, et notamment le aloo ko achar (une salade de pommes de terre épicée), le mushroom choila et les momos. Mais j’adore aussi le riz avec l’agneau Buhna ! »
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« Un environnement chaleureux et stimulant », nous dit-il sans l’ombre d’une hésitation